Christophe DEJOURS au CNAM à Paris le 1er avril 2022.

Dernière mise à jour : 5 avr.

La posture du psychologue du travail aujourd’hui. Conférence organisée par l’association des anciens du Conservatoire National des Arts et Métiers, à 200 mètres du cabinet, c’est bien pratique !


A l’occasion de la parution de son livre intitulé "Ce qu’il y a de meilleur en nous", qui vient de paraitre aux éditions Payot, Christophe Dejours est revenu sur quelques notions essentielles pour décrypter les impasses de l’analyse des conditions de travail aujourd’hui. Voici un compte-rendu à partir de quelques notes.


Les dispositifs d’évaluation des performances individuelles ne servent pas à évaluer le travail réel, mais juste les résultats du travail, pas le travail vivant. Celui qui est incarné, vécu, ressenti, éprouvé. L’évaluation quantitative n’est pas une vérité au prétexte que les chiffres ne mentiraient pas. Cette évaluation ne serre qu’à installer une concurrence entre opérateurs. Elle entretien la peur et le chacun pour soi. La confiance est dès lors remplacée par la défiance.


La qualité totale n’existe pas. Depuis que cette notion a été inventée, il n’y a jamais eu autant de rappel de produits défectueux. La qualité n’est pas la satisfaction. Elle ne me sure pas le travail réel. La souffrance peut commencer là, dans l’absence de reconnaissance du travail réel. Et puis, travailler, c’est d’abord échouer avant de trouver et de progresser. Le destin de la souffrance se tourne alors vers la décompensation, la maladie. Ou, grâce à la résistance, vers l’habileté. Et enfin, la notion de qualité totale ne renvoie qu’au mensonge pour surmonter l’impasse des situations soi-disant normée. Il suffit de se souvenir de la triche généralisée autour des voitures qui respecteraient leurs taux de pollution…

La normalisation, la standardisation ne servent qu’à comparer des performances des uns et des autres. La standardisation des modes opératoires dans les activités de services par exemple n’apporte que de la souffrance éthique en obligeant à se conformer à des pratiques que la morale réprouve.

La frappe communicationnelle qui relève de la seule entreprise ne peut être partagée par tous. La communication de l’entreprise aujourd’hui n’est qu’un vol du mot "communication". Il n’y a qu’à se rappeler que les "plans de licenciements" n’ont rien à voir avec un "plan de sauvegarde" de l’emploi. Il y a une prescription à l’œuvre des mots à employer. Mais la gouvernance n’est pas le gouvernement. Et c’est ainsi que des catégories pour penser le réel disparaissent de notre paysage.

La précarisation généralisée des fonctions professionnelles aggrave le paysage. La mode est aux "faisant fonction".

Et pour finir, le recours aux consultants spécialisés en techniques de domination permettent aux gestionnaires qu’ils sont du côté de la justice au nom de l’illusoire objectivité des chiffres-qui-ne-mentent-pas-c’est-bien-connu. Sauf que ces chiffres ne rentrent pas dans le travail vivant.


Ceci étant posé, comment envisager la posture du psychologue du travail aujourd’hui ?

Pour aller à l’essentiel, il nous faudra suivre des principes plus que des pratiques standardisées.

Rendre visible l’invisible du travail vivant. Décrypter l’effort qu’il faut faire pour atteindre le plaisir quand on sait que le travail contient cette promesse. Tous les sentiments (peurs, angoisses…) relatifs au travail, ne se voient pas, ne se calculent pas. On ne peut mesurer que ce qui se voit. Or, l’essentiel du travail est invisible. C’est donc au psychologue du travail de rendre le travail visible, en favorisant l’expression du travail réel. C’est l’organisation du travail qu’il faut faire bouger. La description du travail réel est un vecteur puissant pour tenir face aux gestionnaires, aux hiérarques.

Trois théories sont nécessaires à ce travail : une théorie du travail vivant, une théorie du fonctionnement psychique et une théorie du plaisir.

Dénoncer une organisation du travail ne suffit pas pour évoquer la souffrance. Il faut faire apparaître le travail vivant. Le décrire à partir du vivant et non comme il devrait être selon la vision gestionnaire. Le savant décrit une certaine vision du monde, pas LA vérité.

Il faut penser l’action, pour créer les conditions de la transformation de la souffrance en plaisir. Le plaisir étant relatif à l’accomplissement de soi dans un rapport individuel au travail, même s’il est toujours destiné à un autre.

On travaille toujours avec et pour l’autre et la coopération mise à mal par l’individualisation des performances est une gageure. D’autant que le travail conjure la violence et les conflits de personnes.

Un détour par La Boétie nous est offert par Christophe Dejours pour évoquer la compagnie fraternelle, l’amitié, la franchise, l’authenticité, la prévenance, l’attention à l’autre, l’entre aide, le vivre ensemble, la solidarité, la camaraderie, l’estime…

Le collectif n’offre pas que de la possibilité de reconnaissance à chacun, il est aussi un vecteur de délibération qui ouvre une occasion de relancer la pensée. Le collectif permet aussi un travail de transmission utile aujourd’hui.

On demande parfois aux psychologues, de dispenser des formations, d’être capables de transmettre et donc d’étudier la rhétorique.

Pour faire remonter nos expériences de psychologues du travail dans l’espace public, les journalistes, les juristes et les artistes semblent les mieux indiqués selon Christophe Dejours.

Et c’est ainsi que se terminèrent les 2h30 dans un amphi du CNAM accueillant.


Lionel LEROI CAGNIART


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