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Le marché du bien-être contre la santé au travail (A paraître en mai 2024)

On prend soin de l’humain au travail quand on soigne le travail. Et cela ne peut se réaliser sans le désir des salariés. Tout autre proposition est une imposture. La psychologie de la papouille culpabilise et avilit en ne reconnaissant rien de l’intelligence pourtant mobilisable des travailleurs. 


S’occuper de la santé des hommes et des femmes au travail avant de leur demander leur avis sur ce qui les fait souffrir, c’est rater un levier de choix qui nous sortirait pourtant de l’ornière dans laquelle on maintient la souffrance. Pourquoi cette évidence n’est-elle pas entendue, comprise, adoptée ? Parce que soigner le travail ne peut passer que par une reprise en main par les salariés eux-mêmes de l’organisation du travail. Il ne peut en être autrement. Problème : la clé de voûte du contrat de travail est le lien de subordination lié au pouvoir de sanction. Par ailleurs, il n’est pas explicitement dit dans le contrat de travail que l’organisation du travail appartient au patron. Raison pour laquelle les patrons (qui sont aussi souvent des salariés) et les cadres ne veulent rien lâcher de ce pouvoir. Ils seraient démunis s’ils ne détenaient pas le rapport de force à leur avantage. Ils ne connaissent rien du réel du travail effectué par leurs subordonnés. Leur champ d’action se rétrécirait et le réel de leur utilité et de leur importance en prendrait un coup. Impensable. Intenable. Insupportable. Pour faire croire à leur grande bonté, ils communiquent sur ce qu’ils proposent aux travailleurs pour aller mieux. Ils ripolinent l’image de la boîte en organisant toutes sortes d’inutilités. Une multinationale de la cosmétique, par exemple, aménage le rooftop de son siège social avec un coûteux jardin planté d’essences rares, quelques ruches pour faire écolo et se répandre au nom du bien-être de quelques cadres salariés auprès des médias. Moins pires et néanmoins ineptes, les offres de détente, les moments de yoga, les massages de la nuque, les conciergeries et autres sujets qui n'ont rien à voir avec la réalisation du travail, son organisation et ses conditions. Pour mémoire, il me semble que ce sont les premières start-ups qui ont lancé la mode du funky business avec des propositions pour adulescents dans des locaux aux couleurs flashy avec baby-foot, salles de sport et poufs pour somnoler et surtout pas d’horaires ou de pointeuses pour mieux travailler même la nuit. Comme ça devenait ridicule et que les effets pathogènes émergeaient des analyses, les entreprises du vieux monde se sont démarquées en conservant l’idée que le bien-être pourrait être un moyen d’adoucir les mœurs et faire plaisir en étouffant les contestations de mal être au travail. Caresses, papouilles et compassion enferment le travailleur dans une posture de culpabilité. Pourquoi refuser les petits plaisirs patronaux consentis sur le mode des dames patronnesses puisqu’on n’obtient rien d’autre ? Nous voilà piégés pour longtemps. On s’enfonce donc dans un système quasi indépassable, des rapports sociaux de classes sclérosés, une impossibilité de penser les situations pour en sortir.


Le marché du bien-être au travail est en pleine expansion. Les propositions aux entreprises affluent. La gestion du stress, l’accompagnement au changement, la motivation, la qualité de vie et plus largement la santé au travail sont les mots clés d’un marché florissant. Les offres sont nombreuses et complexes. Dans ce contexte, les psychologues du travail sont parfois contraints de cohabiter avec divers acteurs et prestataires au service du bien-être et de la qualité de vie au travail – consultants, anciens cadres d’entreprise reconvertis en conseillers, chief happiness officers, pratiquants de fitness, de yoga ou de méditation, formateurs en tous genres, conseillers en nutrition… – qui interviennent à partir de référentiels théoriques et pratiques hétérogènes.

Parmi ces prestataires, les coachs du bien-être investissent massivement le monde du travail pour répondre à des problématiques avant tout individuelles. Décrit comme une forme d’hybridation entre la psychosociologie du travail et la psychothérapie du développement personnel, le coaching interroge, interpelle et ne laisse personne indifférent. L’offre est généralement bien présentée, gage d’étoiles plein les mirettes. 

Aussi, pour dépasser le flou qui entoure les objectifs de ce mode d’intervention, des séminaires promotionnels apportent un éclairage sur la définition même du coaching, son ou ses ancrages théoriques, ses méthodes et ses effets visés. 


Le psychologue offre une occasion de penser sans entrave quand le coach guide dans une direction utile au marché.


La suite dans le numéro 105 de la revue PRATIQUES à paraitre en mai 2024

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