Social et médiéval en bateau…

Dernière mise à jour : 13 déc. 2021

Article de Lionel Leroi-Cagniart paru dans la revue Pratiques Cahiers de la médecine utopique n°90, juillet 2020 : Covid 19, autopsie d'une crise (1).

Article accessible gratuitement sur le site

Pour penser la situation, s’arrimer au réel des établissements médico-sociaux nous révèle les dessous de la gestion matérielle et humaine d’un secteur considéré comme économique. Au-delà du terrain, il nous faut tenter de mettre en perspectives d’autres approches pour le soi-disant fameux jour d’après.

Bien avant le confinement, les requêtes ordinaires des personnels ne rencontraient que rage et silence en réponse. J’observe depuis bientôt dix ans, dans un de ces établissements pour handicapés ultra-fragiles, une absence de papier toilette, d’essuie-mains ou de savon dans les w.-c. Quand vous fréquentez un de ces lieux d’aisances, vous constatez toujours un manque de savon, de papier hygiénique ou d’essuie-mains. Impossible d’avoir une hygiène rigoureuse. Avertir ou se taire ? Ce sera selon ce que vous percevez de la relation ou de la gestion. Même délicatement formulée, votre remarque appellera au mieux de la surdité, au pire de l’invective. Certes, chacun pourrait participer au réapprovisionnement permanent. Mais il est interdit de se servir dans les réserves. Alors, vous passez d’un cabinet de toilette à l’autre pour vous soulager, laver vos mains et les essuyer dans un troisième. Venir travailler avec son savon, sa serviette et son PQ reste possible, mais pas commode. Après quelques gastros à répétition, vous suggérez que soient fixés aux murs des distributeurs de gel hydroalcoolique – Vous n’y pensez pas. Nous ne sommes pas un hôpital. On ne va pas tout aseptiser. Et de toute façon, ce n’est pas une obligation.


Car ils le disent déjà : il va falloir rattraper les points de PIB perdus. Au détriment de qui ? Au bénéfice de qui ?

Dans ce même établissement, j’ai vu une aide-soignante en larmes un matin : «Regarde, me dit-elle en levant ses mains. C’est la quatrième toilette avec les mêmes gants. J’en peux plus!» Dans un autre établissement, un Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) public, ce sont des lingettes, des gants de toilette et des serviettes qui manquent. Alors, c’est le conflit avec les responsables et l’entraide en sous-sol. Chacun trouve le moyen de faire des réserves et de les cacher. Comme à la guerre, tous aux abris ! Pour bien faire son travail, on triche, on feinte, avec la peur au ventre parfois. Ça coûte cher l’hygiène. Alors, les cadres houspillent, menacent et la situation s’enkyste dans un autre silence. Celui du non-dit d’un côté et du déni de l’autre. Si en plus il faut des masques, du gel hydroalcoolique… et pourquoi pas des tests tant qu’on y est ? Justement, on y est !


Juste avant le confinement, montent la peur, le bruit et la fureur… : des postillons jetés comme un défi à la face d’un collègue soignant parce qu’il porte un masque, lui. Si, si. Des cadres de santé dénient tout danger et ne fournissent rien parce que «ce qu’on entend à la télé est exagéré». Si, si. Des notes de service requièrent que des agents de catégorie C prennent leur part dans l’effort général dans le but de soulager le travail des catégories A. Si, si. Ou bien cette note d’information interne d’un énorme groupe médico-social qui précise qu’on maintient les activités, que personne ne sera au chômage technique et que ne sont habilités au télétravail que les directeurs du Codir. Si, si.


Aujourd’hui, c’est le bruit aux balcons à 20 heures et Pâques aux tisons sans autorisation. Sûr que ça va motiver pour faire des réserves de produits d’hygiène dans les établissements de soin!

Dans le livre du Comité Invisible intitulé À nos amis, publié par La Fabrique éditions en 2014, j’ai surligné : «Tout n’est pas organisé, tout s’organise. La différence est notable. L’un appelle la gestion, l’autre l’attention – dispositions en tout point incompatibles.»

Ce serait quoi concrètement dans un établissement recevant des personnes fragiles? Un projet défini en commun. Un partage des périmètres d’action réalisé en commun. Une répartition en commun des difficultés de chacun.

Aujourd’hui, dans les établissements, faire équipe est une injonction, pas un projet. Vous n’êtes que libres d’obéir comme dirait Yohann Chapoutot. Rarissimes sont les Ehpad où le personnel s’est enfermé pour vivre avec les résidents et les protéger. On peut rêver d’une prouesse managériale à la base de ce fait d’armes ou simplement d’un contexte conjoncturel.

En temps de confinement, les soignants peuvent accéder à du soutien psychologique en ligne gratuitement. Le psy vaut moins que l’essuie-mains, le savon ou le papier toilette. La force de cette époque est dans l’art de recycler. Les plateformes et les numéros verts fleurissent au printemps. Évidemment. Je doute qu’on chante tout l’été et qu’on puisse, l’hiver arrivé, rester au coin du feu comme autrefois quand la bise fut venue. Car il y aura des lendemains, forcément. Qui chantent? Pas certain. Pourquoi ?


Pierre Zaoui, philosophe et enseignant à l’université Paris-Diderot, développe sa pensée de la situation dans un article de Joseph Confavreux publié par Médiapart le 4 avril 2020. «Ce sera peut-être une des leçons de cette crise : comprendre qu’en France, tout comme en Angleterre, en Italie, en Espagne ou aux États-Unis, la vérité de nos gouvernants, c’est qu’ils ne sont pas du tout néolibéraux et biopolitiques, mais de simples nullités médiévales et prédatrices, au sens de Foucault, c’est-à-dire beaucoup trop coûteuses et inefficientes, contribuant à détruire et leur population et leur économie.»


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Lire l'intégralité de l'article (accès libre) sur le site de la revue Pratiques n°90


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