Le burn-out vu du chômage

Une analyse claire sur le rapport entre chômage et burn-out. Par Éric Hamraoui, Dominique Lhuilier, Katherine Portsmouth, Anne-Marie Waser publiée par La revue française de service social n°283.


En croisant trajectoires professionnelles et de santé, les auteurs cherchent à la fois à explorer les nouages sociopsychiques combinant sursollicitations et surengagement qui conduisent à l’épuisement professionnel, et à repérer l’impact réciproque du burn-out et de l’expérience du chômage. […] Extraits :


Introduction

La littérature scientifique, mais aussi les médias accordent une place de plus en plus grande au burn-out. Ce syndrome d’épuisement professionnel est repéré comme étant celui qui augmente le plus dans le champ plus global de la souffrance psychique au travail en France, et le développement du télétravail, associé à la crise sanitaire, a encore renforcé la place du burn-out parmi les préoccupations de santé publique.


Depuis qu’il a été décrit par Freudenberger, le burn-out pose de nombreuses questions et divise les professionnels de la santé mentale. La définition qui prédomine le caractérise comme un état d’épuisement ayant trois dimensions : l’épuisement émotionnel, la dépersonnalisation et le sentiment de manque d’accomplissement au travail.

Les controverses scientifiques portent sur l’étiologie du burn-out et notamment sur la part respective des contraintes de travail, de la personnalité du sujet et des conflits de l’espace privé.


Les recherches sur l’épuisement professionnel se sont beaucoup centrées sur certains groupes professionnels, et peu prennent en compte les histoires de vie. Quant aux travaux sur burn-out et chômage, leur nombre est très faible.

[…]

La fabrique du burn-out.

[…] ... le burn-out est moins le révélateur d’une fragilité personnelle différentielle que symptomatique de profondes transformations du monde du travail, associées à un déni de la vulnérabilité ontologique, une occultation des limites.

Les sursollicitations dans les situations de travail sont à mettre en perspective avec les transformations du travail. Intensification, précarisation et individualisation du travail contribuent tout à la fois à accroître les exigences du travail et à réduire les ressources pour y faire face. À ces grandes évolutions s’ajoutent de nouvelles méthodes de gestion et de management qui sollicitent et valorisent disponibilité, engagement, adaptabilité et performance. En outre, dans de nombreuses situations de travail, l’idéal semble devenu la norme. La promotion de l’initiative, de l’autonomie et de la responsabilité suggère que les appuis doivent être trouvés sur les ressources propres de chacun. Nous pouvons aussi observer parfois la coexistence d’un syndrome d’épuisement professionnel et d’un état de stress post-traumatique (agressions psychiques répétées, effet cumulatif) : le harcèlement moral peut prendre la forme d’une mise en échec du salarié par surcharge de tâches ou prescriptions de tâches qui ne correspondent pas à ses compétences, à sa formation. […]




[…] ... l’hyperactivité peut traduire les efforts considérables déployés pour produire un travail de qualité alors que les conditions pour ce faire ont disparu. […]


Dans les temps longs (en moyenne environ trois ans) qui précèdent l’effondrement, nous retrouvons toujours un déni ou une euphémisation des signes d’alerte, le désir de cacher ses difficultés, ses affects (« ne pas s’écouter »), mais aussi des tentatives de régulation de la charge de travail échouées : par défaut de collectif de travail, du fait de la distance au travail réel de l’encadrement, dans le cadre d’un bras de fer avec le harceleur qui construit les conditions d’une mise en échec, ou du fait d’une absence de marge de manœuvre permettant de construire un travail soutenable. Le burn-out apparaît comme une « pathologie de surcharge, certes, mais aussi, d’une certaine façon et trop souvent, [une] pathologie de la solitude ». Le présentéisme (aller travailler en étant malade) vient retarder le diagnostic, et l’extraction de la situation de travail (arrêt maladie) pour rompre la dynamique mortifère semble inenvisageable. S’arrêter pour pouvoir recommencer à penser est justement impensable, car à partir d’un certain niveau d’intensité ou d’extensivité (le travail envahit toutes les autres sphères de vie), l’activité érode la subjectivité. Aussi, ce sont des effondrements ou des événements comme accident du travail, accident vasculaire cérébral (AVC), infarctus, perte de connaissance, explosion d’agressivité, épisode de sidération anxieuse ou confusionnelle… qui viennent faire rupture.


Le burn-out au chômage

Le burn-out peut être également une conséquence du chômage : nous pouvons comparer le processus de la recherche d’emploi à celui du burn-out (enthousiasme, stagnation, frustration, apathie). La quête d’un emploi mobilise, en effet, souvent une énergie comparable à celle déployée dans une activité précédemment exercée, au point de brouiller quelquefois les lignes entre activité professionnelle et chômage. […]


Immobilité ou reconstruction : rôle de l'accompagnement.

L’accompagnement de groupe ne s’oppose pas aux accompagnements individuels. Cependant, il offre d’autres ressources. Le groupe de pairs permet le partage de souffrances et la levée de l’isolement dû à l’incompréhension de cette souffrance de la part de l’entourage. Il permet de dire ce qu’on ne peut pas dire ailleurs, et d’être entendu sans avoir à se justifier ni à faire la preuve de son mal-être.

[…]

En s’appuyant sur la définition de la santé donnée par Georges Canguilhem : « Je me porte bien, dans la mesure où je me sens capable de porter la responsabilité de mes actes, de porter des choses à l’existence parce que je peux créer entre les choses des rapports qui n’existeraient pas sans moi », il s’agit d’inciter les participants ayant connu un burn-out à une reprise d’activité leur permettant de retrouver une place qui les engage dans des interactions sociales génératrices d’énergie vitale. Cependant, pour sortir de l’isolement, du repli sur soi, du « rien faire pour ne rien risquer », d’une estime de soi au plus bas dont souffrent la plupart des participants en burn-out, deux temps sont nécessaires : un temps d’exploration de son passé, un temps de construction d’un avenir compte tenu de son passé.

[…]

Si le groupe oblige à contenir son émotion, il invite aussi à expliciter la situation afin d’explorer ensemble ce qui s’est passé et d’établir des liens. Ce travail d’analyse des processus conduit à pointer les responsabilités individuelles, collectives.

[…]

Le second temps est celui d’une prise de conscience que leur avenir se construit compte tenu de leur passé. Blessures narcissiques, sociales, absence de place, maladies chroniques ne peuvent être reléguées aux oubliettes. À partir des compétences, expériences, capacités, envies de chacun des participants, d’une analyse de l’état du marché de l’emploi, ils sont invités à élaborer ce qui pourrait être de nouvelles normes de vie. « Compte tenu de la situation dans laquelle je suis, de mon état de santé, qu’est-ce qui est bon pour moi ? » Cette posture est rarement adoptée tant le rapport aux normes sociales est fort. Elle relève pourtant d’une prévention primaire de sa santé qui vient pallier le manque, voire l’absence, de régulations collectives au travail.

[…]

Il s’agit pour chacun de trouver/créer des conditions de travail en accord avec ses normes, et de garder le contrôle de son investissement au travail : « C’est la santé d’abord. »


La revue française de service social n° 283

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