Note de lecture. La justice au travail, d’Alain SUPIOT, Editions du Seuil, Collection Libelle, 57 p.

En peu de pages, ce grand théoricien du droit du travail, ce Professeur au Collège de France sait se mettre à la portée de toutes et tous pour nous dire enfin ce qui rend fou et malade au travail. Il nous offre une explication radicale des maux qui rongent notre société contemporaine.

Il décrypte pour nous ce système délirant qui mène à l’abattoir sans qu’on n’ait le temps de hurler. La lecture de son texte procure un bien certain à tous ceux qui n’en peuvent plus de ne pas trouver les mots qui donnent du sens à la misère qui rampe.


La justice est-elle au cœur de l’homme par nature ? Le Docteur Jean Itard la découvre et le rapporte dans son rapport de 1806 quand il constate que Victor, l’enfant sauvage trouvé en Aveyron et dont il s’occupe, éprouve de l’injustice sans en avoir conscience.


Alain Supiot remonte le temps : l’exigence de justice au travail a été un moteur de la transformation des institutions. C’est pour y répondre qu’il y a 2500 ans Solon, qui est aux juristes ce qu’Abraham est aux religions du livre, adopta les réformes qui ouvrirent la voie à la démocratie athénienne. Et le premier acte de la fondation de cette démocratie fut de réduire l’injustice dans la répartition du travail et de ses fruits.


D’un prodigieux bond dans le temps, Supiot nous explique qu’à l’échelle de la planète, après les grands massacres des deux guerres mondiales, on s’est efforcé de fonder la paix sur la justice. Il n’y a qu’à lire les deux premiers attendus du préambule de la Constitution de l’Organisation internationale du travail adoptée à Versailles en 1919 :

1) Une paix universelle et durable ne peut être fondée que sur la base de la justice sociale.

2) Il existe des conditions de travail impliquant pour un grand nombre de personnes l’injustice, la misère et les privations, ce qui engendre un tel mécontentement que la paix et l’harmonie universelle sont mises en danger.

Puis, en 1944, la Déclaration de Philadelphie la réitère : "Une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale." L’auteur enfonce le clou : De Solon aux gilets jaunes, quand l’injustice dépasse certaines bornes, elle engendre inévitablement des révoltes et menace la paix. La violence captée par des démagogues écrit-il, peut être dirigée contre des boucs émissaires. Tiens, ça sent l’actualité… Pas de paix durable donc sans justice sociale. Première leçon de l’histoire.


Quand deux gamins se disputent, ils ont besoin d’un tiers pour que le différent ne dégénère en pugilat. Il faut pouvoir se référer à une même langue, à une même loi, à un même juge. La justice suppose donc la ternarité.


Attention, petit virage : notre imaginaire numérique contemporain qui est binaire, tend à substituer la gouvernance par les nombres au règne de la loi. Le virage est pris.


Autre leçon de l’histoire : on retrouve les figures de ce tiers nécessaire dans les livres sacrés, les Déclarations internationales ou les Constitutions nationales. En résumé nous dit l’auteur : La justice procède de la capacité propre à l’espèce humaine de se représenter, au-delà du monde tel qu’il est, un monde tel qu’il devrait être et de travailler à sa réalisation. Et de poursuivre : La justice est à la fois une limite à observer et la marque d’un au-delà, d’un devoir-être vers lequel tendre. C’est en cela qu’elle est un effort constant et perpétuel ; c’est en ce sens qu’elle est toujours au travail.


Droit de grève, négociation, liberté syndicale sont des mécanismes pour convertir les rapports de force en rapports de droit dans la quête de justice, nécessairement tâtonnante. Toute chose qu’on ne trouve pas dans les régimes totalitaires. La globalisation néolibérale avec son ordre gestionnaire n’a pas de règle avec une vision commune de la justice. Elle n’est qu’une vaste entreprise gouvernable par les nombres. L’horizon politique n’est plus qu’une conception managériale de la conduite des affaires humaines.


En France, la justice sociale repose sur trois piliers : les services publics, la sécurité sociale et le droit du travail. Tous les partis de gouvernement ayant cédé au crédo néolibéral se sont donnés pour tâche de sortir de 1945 et de défaire le programme du CNR en renversant ces trois piliers. Quand, en 1994 est crée l’OMC la guerre économique sans merci a remplacé le désir de justice en soustrayant l’ordre du marché à toute interférence démocratique visant la justice sociale. Ce que reflète le Traité de Maastricht. L’ordre économique avant la justice sociale. C’est tellement rentré dans les esprits qu’on a entendu concernant la vaccination : On peut débattre de tout, sauf des chiffres. Un interdit sans fondement scientifique…


Réduction du périmètre de la démocratie et place aux normes techniques sans discussion possible… Le gouvernement des personnes faisant place à l’administration des choses… L’ordre spontané du marché servant de boussole… L’économie comportementale amenant les pauvres à se bien comporter plutôt que de s’interroger sur la justice de ce monde… Apprentissage et dressage achevant d’enfermer l’individu dans un fatalisme social. L’idée d’adapter les êtres humains à un ordre immanent qui les dépasse a été commune aux théoriciens du néolibéralisme et à ceux de l’intelligence artificielle.


Un nouveau modèle scientifique a supplanté le taylorisme : celui de la gouvernance par les nombres. Temps de travail contre montant du salaire versus sécurité économique contre perte de liberté dans le travail, lui-même identifié à l’emploi… Privatisation et paupérisation des services publiques, ouverture à l’assurance privée des marchés lucratifs de la santé et des pensions de retraites, soumission des prestations familiales à des conditions de ressources faisant basculer le système de la solidarité vers la charité publique et libérer le marché des rigidités. Contractualisation généralisée de tous les statuts professionnels. Bref, comme l’écrit Alain Supiot : Cette programmation conduit à des formes inédites de déshumanisation.

Au déni de pensée des ouvriers du taylorisme a succédé le déni de réalité dont souffrent les travailleurs programmés pour satisfaire des indicateurs de performance coupés de l’expérience concrète de la tâche. D’où une montée spectaculaire des troubles psychiques et du mal-être au travail, dont le nombre en France a été multiplié par 7 en cinq ans, de 2012 à 2017.


Supiot démontre que la gestion de l’obligation vaccinale contre le Covid-19 illustre cette appétence pour un dressage comportementaliste qui dispense du respect du Droit et métamorphose les citoyens en chiens de Pavlov. Pendant que le travail sous plateforme fait ressurgir la structure du servage.


La souffrance au travail ne résulte pas seulement de la faiblesse de leurs revenus mais aussi du fossé entre les impératifs d’autonomie et de responsabilité et la réalité de la dépendance. Et le pire, c’est qu’on leur impute les conséquences écologiques et sanitaires d’un travail sur lequel ils ont perdu tout contrôle. Voilà bien les caractéristiques d’une économie néolibérale.


Défaire des solidarités édifiées sur des bases démocratiques ne peut conduire qu’à des solidarités fondées sur des sentiments d’appartenance communautaire (religion, race, couleur de peau, orientation sexuelle…). Emerge ainsi « un sentiment inguérissable de victimisation » qu’avait observé Ricœur. Un principe d’égale dignité des êtres humains semble manquer à travers la reconnaissance du sens et du contenu du travail accompli, reconnaissance en termes de considération et de gratitude. Assimiler le travailleur à une machine n'y conduit pas.


Bien travailler n’est pas se soumettre à un pouvoir qui prétend dicter des conduites, mais à une autorité légitimant l’expression des habiletés. Ceux qui travaillent devraient pourvoir participer à la direction des entreprises. Et d’ajouter plus loin : Il ne faut pas s’étonner que les gens ordinaires se désinvestissent d’un travail devenu pathogène à force d’être vidé de son sens par la gouvernance par les nombres et la contrainte de rendements décorrélés de l’expérience concrète de la tâche à accomplir.


Enfin, le périmètre de la justice sociale ne peut plus être cantonné aux questions de prix et de durée du travail, à la logique quantitative du marché. La justice au travail exige que les travailleurs aient leur mot à dire sur l’utilité et l’innocuité de leur travail, sur ce qu’ils font et la façon dont ils le font.


Conclusion de Simone Weil : quand il s’agit de penser la justice, l’intelligence d’un ouvrier ou d’un paysan est mieux outillée que celle d’un normalien, d’un polytechnicien ou d’un élève des Sciences politiques.


Ce petit livre en dit long sur l’actualité de notre monde pour nous aider à le penser avec des mots simples et des idées claires.


Alain Supiot, La Justice au travail. Quelques leçons de l'histoire, Le Seuil, 2022 - EAN 9782021509311


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