Économique, politique ou social ?
- Lionel Leroi-Cagniart

- il y a 7 heures
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Le fil rouge va du capitalisme au travail, du développement personnel à l’État providence, de la naturopathie aux gilets jaunes jusqu’aux huis clos de certains procès qui entretiennent une vision machiste de la société, juste pour tenter de dire l’état du paysage qui alimente nos passions tristes.
Ça vient de loin et ça s’infilltre partout
Ça fait bien longtemps
Ça nous dépasse et pourtant ça nous touche.
Anxiété et capitalisme
Pourquoi accumuler toujours plus, sans limite ? Jusqu’à l’écœurement et quand il est atteint, trouver les moyens de susciter l’envie d’accumuler de nouveau quitte à fabriquer des obstacles à surmonter.
La suraccumulation du capital au détriment du facteur travail – seul producteur de valeur – débouche sur des crises de surproduction : les capacités productives excèdent les débouchés, les salaires stagnent ou reculent et la rentabilité globale finit par s’éroder. Ce que les marxistes nomment : « la baisse tendancielle du taux de profit ».
Une des fonctions des politiques libérales est de contrebalancer la tendance baissière en permettant d’accroître la mobilisation directe du facteur travail, en allongeant la durée de vie active (réforme des retraites par exemple…) ou en remettant en question les temps de repos (suspension des jours fériés ou autre…) ou en étendant l’emprise du capitalisme sur de nouveaux champs de valorisation par la privatisation des services publics (où se trouve le fameux pognon de dingue qui fait baver d’envie le secteur privé). Bref.
Lorsque ni la guerre commerciale, ni la guerre monétaire ne sufisent, reste la guerre militaire qui détruit le capital excédentaire et rétablit temporairement les conditions de l’accumulation. Les foyers de conflictualité sont autant de moments de purge.
Destructions, manipulations monétaires et guerres sont donc des réponses à la baisse tendancielle du taux de profit. Comment ne pas flipper ?
Le capitalisme ne survit qu’en détruisant ce qui le rend possible – le travail humain, la nature, la paix – . On cherche encore le système qui fera primer les besoins humains sur la logique de l’accumulation pour ne pas voir l’avenir réduit à la barbarie. Voyez-vous le fil rouge ? Fondamental, n’est-il pas ?
Désarroi et travail
Le management, ce mot qui se voulait perle d’intelligence, de rationalité (et pourquoi pas de bonté ?) n’inspire que des vocations d’esclavagiste. Le travail n’est pas une marchandise et pourtant, il est vu comme telle. Les multinationales orientent leurs investissements vers les pays les moins-disant sociaux, les moins protecteurs, là où la cotisation sociale est une vulgarité.
Quant au chômage, merveilleux outil de propagande, les politiques s’en servent comme levier pour promettre tout et son contraire en espérant qu’il ne disparaîtra jamais. Nécessaire pour se faire élire et capital pour continuer de faire pression sur ceux qui bossent. Si possible soumettre aux pires conditions de travail et développer le chantage : tu n’es pas content ? Y en a qui attendent… Une manière aussi d’organiser la concurrence entre salariés. Le travail, qui devrait être un opérateur de santé, devient alors un continent de souffrances où des clusters se développent et cette fois, impossible de se confiner. Ceux qui expliquent à d’autres comment travailler et comment s’organiser, sans être du métier, alimentent la casse sociale en favorisant les fameux burn-out, les dépressions et autres décompensations.
L’organisation du travail conçue par les planeurs du bureau des méthodes dérègle les hommes, contraints de s’y soumettre.
Tous les salariés devraient apprendre par cœur la première phrase de l’article L. 4121-1 du Code du travail : « L’employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. » Quand l’organisation du travail vous fait mal, tournez-vous vers ceux qui la détiennent et demandez-leur : que comptez-vous faire pour inverser les conditions de la souffrance et du mal-être que vous organisez et dont vous êtes responsable ? Confère l’article L. 4121-1.
Un exemple entre mille : à Paris, aux commandes d’une scène nationale, un directeur autoritaire déboule dans l’organigramme avec de nouveaux petits chefs, autoritaires comme lui. Un salarié m’a raconté. Il a été, comme d’autres, vilipendé, baladé, méprisé, maltraité… ils ont démoli ses capacités à réagir et même à résister. Tels de vilains gamins dans la toute-puissance, on dirait qu’ils ont l’intention d’habituer les petites mains à penser que ce qui leur arrive est inéluctable. La domination s’exprime comme s’il ne pouvait rien advenir d’autre. Ce salarié ne trouve plus de mot pour dire sa sidération, décrire l’impasse dans laquelle il est parqué, abasourdi.
Quand les petits chefs conseillent à leurs subordonnés de sortir de leur zone de confort (horrible expression), vers qui croyez-vous que s’orientent les désespérés qui font tourner la boutique qu’on fait tourner en bourrique ?
Le développement personnel ou la banalité du bien…
Nous avons tous un potentiel caché qui ne demande qu’à fleurir pour atteindre le Nirvana. Ah bon ? Joli miroir des dysfonctionnements de nos sociétés et de leurs fragilités. Il a fait fort ce concept en passant des milieux de la contre-culture à ceux du management et des ressources humaines de l’entreprise. Il y a des autoroutes sur lesquelles on rencontre des gens qui promettent d’aller mieux à ceux qui ne vont pas bien. Les uns (thérapeutes, coaches ou médiateurs) partageant la même vision du monde que leurs patients. Petit phénomène d’emprise en vue et sans jumelles. La nouvelle religion du bien-être répond à sa manière à la quête de sens et parfois ose promettre le bonheur à portée de main. Ça ressemble fort à la faillite du politique.
État providence en rade
Les services publics se dégradent et abîment autant les usagers que les travailleurs qui les font tourner. Au départ, ils étaient emplis d’espoir et de bonne volonté, de naïveté même. Mais les structures se révèlent plus fortes que les individus travaillés par leurs problèmes éthiques et malmenés par des techniques managériales issues du secteur privé. En réponse au malaise, on leur propose du sport, du bricolage, des dîners, des fêtes, des séminaires et autres teams building et éventuellement des groupes de discussions.
Serait-il possible d’avoir un horizon où la planète et le bonheur des habitants passeraient avant tout ? Où l’accomplissement personnel (différent du développement personnel) rimerait avec un monde sans exploitation, sans hiérarchie écrasante, sans violences institutionnelles ni contre les humains ni contre les autres êtres vivants ? Utopique ? Est-ce un bon sens de Miss France !
Gros sentiment de solitude face aux difficultés vécues, aux plaintes impossibles, face aux fameux noreply ou face à ces numéros téléphoniques au bout desquels répondent des robots. Les commentaires que nous postons n’entraînent que des réponses comme autant « d’éléments de langage » creux à souhait ou de mauvaise foi. Parole d’IA ? L’intelligence artificielle exclut l’humain de la création et nous éloigne de l’humain. L’IA dégueule des tonnes d’imitations pâles et de contrefaçons lourdes. Déshumanisation généralisée. Fini la ânerie, l’improvisation. Musarder devient un luxe. Has been. Pour fuir cette absurdité envahissante on veut du bio, de la nature et caresser les arbres…
La naturopathie ou la médecine douce quant à elles ouvrent un boulevard à ceux qui veulent créer leur spécialité en choisissant l’intitulé qui va bien, qui claque comme un drapeau au vent. Il semblerait que la chose répond à un manque d’accompagnement psychologique de la part des professions de santé traditionnelles. Mais aussi à un besoin de revendication ou d’opposition au système politico-sanitaire actuel. Les déçus du système de santé se tournent vers un autre système de pensée. Symptôme d’une société en manque d’esprit critique ? Ce n’est pas ce que laissaient penser les gilets jaunes en 2018.
Doléances et condoléances.
Ça sent le sapin
Ronds-points, occupations, cahier de doléances, grand débat national, contre feu et basses œuvres avec opération de filtrage et de cadrage face à une quête de démocratie et d’amélioration des conditions de vie. Ouf !
La proposition ? Assemblée citoyenne ; vote blanc ; suppression du Sénat ; lutte contre la fraude fiscale ; développer les transports en commun ; renationaliser les grandes infrastructures et les services essentiels ; taxer les hauts revenus et les revenus du capital…
Réplique du coq en majesté, le président répondit : « Est-ce qu’il faudrait tout arrêter de ce qui a été fait depuis deux ans ? (vu la tournure alambiquée de la phrase, on sent bien que ça tangue à l’intérieur) et de poursuivre : « Je me suis posé la question (on peut en douter sans peine). Est-ce qu’on a fait fausse route ? (il continue de faire semblant de s’interroger). Je crois tout le contraire. » De la condescendance en barre.
Conclusion évidente en toute insolente assurance : « Il faut que les réformes soient plus rapides et radicales. » En somme, intensifier la même politique. Aller plus loin, plus vite et plus fort. Donc, sont rejetés : le vote blanc, le RIC (Référendum d’initiative citoyenne), le rétablissement de l’ISF et l’augmentation des salaires « parce que c’est contraire à l’objectif de compétitivité. » Zéro + zéro = la tête à Toto. Un cauchemar.
Pour illustrer que dans notre monde l’important n’est pas l’humain, mais le service que rend son utile existence à la finance, il faut situer les attaches qui lient l’argent et la politique dans l’objectif d’accumuler et de détruire pour de nouveau accumuler et détruire dans la foulée afin de maintenir le sens d’un monde qui ne fait rêver que ceux qui le détiennent.
« L’indice du bonheur » n’est pas le PIB. Il se calcule loin d’ici. Au Bhoutan. Il est bien caché. Pas en promotion et seulement désirable quand on en a entendu parler.
Les raisons de se plaindre n’ont jamais manqué. Chaque époque fournit sa dose de malaise et de malheur. Quoi de plus aujourd’hui ? Il serait peut-être plus pertinent de se demander ce qui nous fait souffrir le plus de nos jours en dehors de nos moyens individuels de subsistance.
Est-on dans le subjectif ? Le sociologique ? Le représenté
?
Moi Jane, toi Tarzan
Souvenons-nous des deux procès où le huis clos entretenait l’inégalité de traitement entre les hommes et les femmes. Il ne fallait surtout pas bousculer les représentations de l’époque. D’un côté donc, Gisèle Halimi défendant deux lesbiennes agressées sexuellement en 1978 et d’un autre l’affaire Gisèle Pélicot en 2024. Les deux ont refusé le huis clos souhaité par les juges pour ne pas déplaire à la réputation des agresseurs et sauver la face obscure d’une société bourgeoise dans laquelle se mirent certains serviteurs de l’administration de la justice. La justice étant une abstraction, une vertu mal incarnée. Quant à l’injustice, elle n’a pas besoin d’une administration pour prospérer. C’est sûrement un peu pour ça que Me Negar Haeri, avocate de la famille de Shaina (assassinée à 15 ans en 2019) a eu besoin d’écrire et de publier aux éditions du Seuil La Jeune Fille et la Mort. Comme elle le rapporte dans une interview du n° 1731 de Charlie Hebdo : « J’ai plaidé comme si je devais défendre une accusée. J’ai eu le sentiment très désagréable d’être l’avocate de la défense et non d’une partie civile, tant les choses étaient inversées. » Et elle termine par ces mots en parlant de Shaina qui a été de son vivant « terriblement seule ». De la souffrance en barre à la barre.
Si la parole de certaines dans les prétoires expérimentent le fait d’être rejetées ou niées, avec le numérique la parole rencontre sa mise à distance.
Quelle que soit la manière de porter notre attention ou notre regard sur le monde, on bute sur un manque de bienveillance, un déficit de gentillesse, une carence de considération, parfois même une insuffisance d’humanité.
« On nous veut dépressif » comme le dit Yannick Haenel dans le même numéro de Charlie Hebdo du 24 septembre 2025 dans lequel il s’interroge : ma tête est-elle encore libre ? Et de développer : nos cerveaux sont colonisés par une charge qui les agresse en permanence. Et de conclure après quelques exemples : « On démolit nos capacités à réagir, et même à résister. Tout depuis la séquence mondiale du Covid qui n’était au fond qu’un réglage dans la mise sous contrôle de nos comportements, s’est mis à nous coloniser [...] On voudrait nous habituer à penser que ce qui a lieu […] est irréversible […] parce que c’est inéluctable […] La colonisation de nos cerveaux nous veut sans langage. La décolonisation commence ici. »
Comment s’extraire de tout ce qui nous engonce, nous fragilise, comment penser largement et librement à l’air du binaire, du méta et de l’IA ?
Lionel Leroi Cagniart
Psychologue du travail




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